2-L’entre-deux dans la Contribution à la conception des aphasies, de S. Freud copie
Le livre de Freud sur les aphasies est une étude critique par laquelle il intervient dans le débat entre les chercheurs et cliniciens qui se sont intéressés à ce problème neurologique de première importance. On n’a pas besoin de réfléchir longtemps pour admettre que l’atteinte de la fonction du langage. consécutive à une lésion cérébrale dont la nature peut être variée (accident vasculaire, destruction mécanique, infection, tumeur, etc.), est un problème des plus importants pour un être humain. Cependant, l’intervention de Freud dans le débat qui se déroulait entre spécialistes de la question ne va pas nous intéresser du point de vue neurologique, mais pour les précurseurs que l’on peut y trouver à des conceptions métapsychologiques et plus généralement en poursuivant l’hypothèse que le mode de pensée que nous désignons par l’entre-deux est déjà présent dans cette phase pré-psychanalytique de son œuvre.
- Freud conteste la notion de « centres » et montre que ces « centres » n’apparaissent tels que dans le cas de lésions, tandis que lors du fonctionnement normal il s’agit de processus fluides. Les soi-disant « centres » sont en réalité des croisements, des carrefours. Or, si on bloque un carrefour, celui-ci devient le « centre » du problème de blocage. À une conception statique Freud oppose ainsi une conception dynamique et fonctionnelle pour expliquer les aphasies.
Cette notion nous importe aujourd’hui en ce qu’elle éclaire l’attitude de Freud face à la pathologie. On se souviendra que la pathologie a toujours été conçue par lui comme un « verre grossissant » qui permet de mieux comprendre le fonctionnement normal. Par ailleurs on peut voir dans les croisements ou carrefours les précurseurs de la notion de « complexe », tel le complexe de castration. Un complexe est en effet un thème vers lequel convergent plusieurs faits psychiques, plusieurs voies d’association. La conception fluide basée sur l’idée de carrefours plutôt que de centres préfigure encore celle des instances psychiques dans la deuxième topique. Freud dira de celles-ci que dans un fonctionnement normal il est difficile de distinguer le moi du ça ou du surmoi, et qu’ils ne se distinguent que lorsqu’il existe une tension entre eux. Donc, le fonctionnement normal suppose un fluidité. Les apparences de « centres » n’émergent que lorsqu’il y a blocage. Mais, semble dire Freud, ne confondons pas le blocage avec un « centre » qui serait toujours présent.
Attention toutefois à ne pas conclure que pour Freud il n’y a pas de groupes neuronaux spécialisés. Aporès tout il faut bien que les voies de conduction qui relient diverses aires cérébrale aillent quelque part en particulier. Ce qu’il veut surtout souligner, ce que ces groupes spécialisés ne sont pas groupés en centres, mais dispersés à divers endroits et que chacun d’eux est relié à divers autres pour des fonctions différentes. La variété des formes d’aphasie est témoin de cette conception.
- Freud décrit une forme d’aphasie qu’il nomme « asymbolique » et qui consiste en une rupture du lien entre représentation de mot et représentation d’objet. Ce lien est par ailleurs mentionné comme le point le plus faible de l’opération du langage.
Notons que cette rupture entre représentation de mot et représentation de chose évoque aussi ce qu’il nommera plus tard refoulement. Sauf que dans l’aphasie asymbolique, la rupture est d’ordre physique et non simplement d’ordre fonctionnel.
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Il propose ainsi un parallélisme, voire une continuité, entre physiologie et psychologie mais non une transformation de l’une en l’autre.
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Il souligne aussi la différence entre projection (des parties du corps dans les neurones de la moelle épinière) et représentation du corps dans le cortex cérébral. Celui-ci, dit-il, contient les éléments de la périphérie (corps) « comme un poème contient l’alphabet ». Il y a bien usage des éléments de la périphérie, mais ceux-ci sont recombinés selon d’autres priorités que la reproduction point par point de l’organisation anatomique.
Cela nous incite à réfléchir à la notion de représentation
telle qu’utilisée par Freud dans sa métapsychologie. La représentation ne serait donc pas le rendu de la chose représentée, mais une création originale, soumise aux effets des processus qui opèrent pour toute autre raison que la fidélité à la chose.
- Toute sensation est nécessairement aussi association. C’est en fait son argument principal pour récuser la localisation, puisque celle-ci supposerait des centres qui sont associés, dans un deuxième temps, par des voies de conduction. Or Freud considère le champ du langage comme une aire cérébrale continue au sein de laquelle se produisent les associations. Ainsi, il n’y a pas d’abord sensation isolée et ensuite travail d’association. La sensation n’est « saisie » qu’en l’associant d’emblée aux traces et images mnésiques déjà présentes.
Une réponse réside peut-être dans le fait que, toujours dans le livre sur les aphasies, Freud (p. 232) décrit l’apprentissage du langage parlé ainsi:
« Nous apprenons à parler en associant une image sonore de mot à une sensation d’innervation de mot. Quand nous avons parlé, nous sommes en possession d’une représentation motrice de langage (sensations centripètes des organes du langage) de sorte que le « mot » est pour nous doublement déterminé du pont de vue moteur. De ces deux éléments déterminants, le premier, la représentation d’innervation de mot, semble posséder, d’un point de vue psychologique, la valeur la plus petite, et l’on peut même contester en général l’occurrence de cette représentation comme facteur psychique. »
Donc, ce n’est pas la fonction d’imitation qui est le facteur déterminant.
Poursuivons la citation:
« Nous conservons en outre, après avoir parlé, une « image sonore » du mot parlé. Tant que nous n’avons pas davantage donné forme à notre langage, cette seconde image sonore a seulement besoin d’être associée à la première et non d’être la même. À ce stade (celui du développement du langage chez l’enfant), nous utilisons une langue créé par nous-mêmes, nous nous comportons en cela aussi comme des aphasiques moteurs, en associant divers sons verbaux étrangers à un un unique son verbal produit par nous-mêmes ». (OCF-P, I, 252-253; p. 123 dans la vieille traduction des Puf)
Donc, l’élément déterminant est celui que nous avons créé nous-mêmes, et l’aspect de production motrice est ainsi le plus important. Nous n’aurons appris à parler qu’en sculptant et raffinant les premiers mots que nous aurons proférés.] Si nous revenons aux signes de perception en général (dans la lettre 52) et que nous invoquons le même raisonnement que celui que nous venons de noter à propos des mots, il s’ensuit que la perception ne consiste pas à importer une image du perçu, il n’y aurait au départ qu’un signe de perception, c'est-à-dire le signe « qu’il y a eu perception » avec en plus des coordonnées qui concernent l’objet, mais que l’appareil de perception utilise pour ensuite construire – de l’intérieur, et dans un va-et-vient moult fois répété et jamais achevé– une image (acoustique, visuelle, tactile) du perçu qui sera fréquemment mise à jours à la faveur de nouveaux actes de perception. L’image, donc, n’est pas une importation, mais se construit de l’intérieur.
Cela peut sembler un détail, mais en fait il a une répercussion directe sur comment on construit la situation analytique, sur ce qui nous autorise à mettre entre parenthèses la réalité extérieure, l’auto-conservatif, pour le temps que dure la séance: c’est que ce dont nous parlent les patients, c’est leur propre construction et que le rapport avec les données matérielles est au fond indirect.
C’est sans doute avec ces notions en tête que Freud peut, quarante cinq ans plus tard, affirmer tranquillement qu’une construction bien faite vaut autant qu’une remémoration. C’est que ce qu’il s’agit de se remémorer n’a jamais été elle-même qu’une... construction!
Reste qu’il y a eu « signe de perception » et que les images, au cours de leur retranscription laissent, toujours selon la « lettre 52 » des fueros, des traces refoulées. Retenons donc ce petit diagramme qui nous servira souvent:

où t+ = traduction réussie, c'est-à-dire: construction de l’image; t- = traduction ratée (refoulement)
À la page 256, Freud propose un schéma de l’association entre représentation de mot et représentation d’objet. Dans la légende il souligne que la représentation de mot est « un complexe représentatif clos » tandis que la représentation d’objet est un complexe ouvert. Il me semble utile aussi de remarquer que la représentation de mot concerne l’appareil dans sa fonction interne, tandis que la représentation d’objet concerne le monde extérieur. « Clos » aurait ainsi une double signification: clos sur lui-même, mais aussi enfermé dans le corps du sujet, alors même que les images sonores parviennent de l’extérieur.

(Contribution à la conception des aphasies, OCFP vol. I, p. 256)
Notons que les associations d’objet, dans le haut du schéma, sont multiples, en réseau, alors que les associations entre les images de mot sont plutôt linéaires. Faut-il en faire grand cas? On a en tout cas l’impression que Freud signale ainsi que les deux domaines fonctionnent différemment l’un de l’autre. Les « associations d’objet », qui plus tard s’appelleront « représentations de choses » semblent pouvoir procéder plus librement: on reconnaît les associations par contiguïté et ressemblance (correspondant à déplacement et condensation): on est dans le continu. Du côté des mots, les diverses images semblent nettement distinctes l’une de l’autre, on est dans le discret. On y reconnaît la dimension de « convention » que Peirce attribue aux éléments verbaux, les seuls qu’il appelle « symboles », alors que les signes non verbaux sont des indices ou des icônes. Ces derniers se retrouveraient du côté des « associations d’objet », la notion d’indice renvoyant à l’association par contiguïté, tandis que l’icône relève de l’association par ressemblance.
Profitons-en pour souligner aussi que Freud prend note d’une remarque de Grashey, selon qui l’image visuelle est perçue instantanément tandis que l’image sonore demande un temps d’élaboration plus long (Wernicke critique cette assertion en remarquant que le sujet qui entend une mot n’entend pas une suite de lettres, et donc que le son peut aussi être entendu instantanément, mais nous pourrions opposer à cela que l’idée reste vraie surtout s’il s’agit de phrases).
Plus généralement, en rapport avec notre thème de l’entre-deux, on peut signaler que si Freud est partisan d’un parallélisme psycho-physique, la fonction du langage se pose comme le point de tangence, l’entre-deux, la barrière de contact entre ces deux dimensions. Nous aurons à reparler de cet aspect tangentiel.